Marie n’est pas une fiotte

Marie écrase le serpent N  ous ne sommes pas des bisounours mais des hommes, des vrais !”. C’est le cri plaintif qui se dégage de l’article “Jésus n’était pas une fiotte” paru récemment sur Nouvelles de France, signé par un courageux anonyme. L’argumentation repose sur une mise en exergue de gestes qui exemplifient la virilité du Christ : il contredit tout le monde, amène la guerre et la division, se met en colère, insulte à tour de bras, et comble de la masculinité, remet les femmes à leur juste place (au fourneau, donc, à priori). Un vrai révolutionnaire, en somme.

Jesus wept.

Le couplet sur les femmes commence ainsi :

Quand une bonne femme se comporte bien, agit de manière humble et sait quelle est sa place, il la gratifie, il l’admire « Ô femme, grande est ta foi ! » (Mat 15:28).

Et, comme on dit en anglais, it goes downhill from there. Jésus aurait commencé par se dire que cette femme était “une de ces chialeuses provocatrices, qui ne songe qu’à sa tronche”, puis l’ayant mise à l’épreuve il aurait finalement conclu qu’elle n’était pas “une de ces mères incestueuses qui cherche à ce que le monde entier tourne autour d’elle”. “Jésus tient les femmes dans sa pogne” nous dit-on. Du geste de Marie-Madeleine, versant son parfum sur les pieds de Jésus, l’auteur retient :

Jésus, en tolérant toute la bassesse de cette femme lui permet de guérir. Il ne fait pas comme nos petits couillons d’hommes modernes qui voient dans toutes les femmes des saintes, et qui les enferment à jamais dans un rôle inhumain. Non, Jésus admet l’impureté de cette femme, avec ses règles, son sang impur, ses pouvoirs de sorcières, et il n’en a pas peur.

Les femmes sont tour à tour décrites comme des “chialeuses provocatrices”, manipulatrices, des “mères incestueuses”, De toute évidence l’auteur préfère les hommes.

Lacrimatus est Iesus.

Cette double caricature grotesque de la masculinité et de la féminité ne saurait laisser indemne Marie :

Mais Jésus ne fait pas que pardonner les femmes, il sait aussi être compréhensif envers elles ou bien carrément leur faire comprendre quand elles sont à côté de la plaque. Quand Marie, sa mère, veut qu’Il fasse un miracle durant les noces de Cana (Jean 2:1 à 23), Il lui dit que son heure n’est pas venue, mais compréhensif, daigne tout de même l’exhausser [sic]. Il changera l’eau en vin. Là, il se montre compréhensif.

Regardons de plus près ce qui se passe à Cana, au deuxième chapitre de St Jean. Le premier chapitre nous parle du logos, la Parole de sagesse qui existe avant la création du monde, qui a été faite chair, “et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père.” (Jean 1,14). Jésus naît petit et caché ; comment la gloire est-elle révélée ?

Par l’action de Marie à Cana.

Le vin manque. La mère de Jésus lui dit : “Ils n’ont plus de vin.” Que répond le Christ ? “Femme, qu’y a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n’est pas encore venue.” Il peut y avoir différentes manières de lire cette réponse, mais difficile d’y voir Jésus se montrant compréhensif ; Marie essuie plutôt un refus. Certains protestants voient même dans le “Femme !” un mépris qui invaliderait l’honneur que l’Eglise rend à Marie. Mais ce serait incohérent avec la réalité historique et biblique, Jésus respecte les commandements et notamment celui qui l’invite à honorer ses parents.

A trois autres reprises nous voyons apparaître la figure de la Femme : à la Genèse, à l’Apocalypse, et à la Croix. Dans chaque cas, la maternité de la Femme est soulignée :

  • Dans la Genèse, Dieu annonce à la femme que sa postérité écrasera le serpent. Ève s’appelle ainsi car elle était « mère de tous les vivants ».
  • À l’Apocalypse apparaît la femme qui enfante dans la douleur, et dont le fils écrase le serpent ancien. Apocalypse 12,17 dit : « Et le dragon fut irrité contre la femme, et il s’en alla faire la guerre aux restes de sa postérité, à ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui ont le témoignage de Jésus. » La Bible la désigne comme « mère des chrétiens » (comme en écho à Eve).
  • À la Croix, alors que Jésus écrase le serpent, il dit à Marie au sujet de Jean : « Femme, voici ton Fils ».

À Cana, de nouveau : la Femme. Et la maternité, où est-elle ? « Femme !  Qu’y a-t-il entre toi et moi ? » Que signifie cette expression ? Et Jésus rajoute : « Mon heure n’est pas encore venue. »

Qu’y a-t-il entre Jésus et la femme ? Comment  peut-elle demander à Jésus d’agir avant l’heure ? De quelle heure s’agit-il ? Au regard des autres ‘Femme’, il s’agit du moment où le fils de l’Homme se met en route vers la Croix pour pour écraser le Serpent. Le ministère public de Jésus n’avait pas commencé : le plan de Dieu attend le moment propice, l’heure. Mais à Cana le mouvement se précipite, Jésus commet son premier miracle public. Qui en donne l’impulsion ?

La même Femme dont le ‘oui’ à Dieu ouvrit la porte à l’Incarnation donne l’occasion au Fils de Dieu de faire son premier miracle alors même, semblait-il, que le plan de Dieu était d’attendre encore. Marie, quand son fils lui explique que l’heure n’est pas venue, se contente de demander aux serviteurs d’obéir à son fils.

Jésus dit alors aux serviteurs : “Remplissez d’eau ces vases”. Et l’Evangeliste conclut : “tel fut, à Cana en Galilée, le premier des miracles que fit Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.”

Jésus ne semblait pas disposé à accomplir un premier miracle public, pourtant l’intervention – oserais-je dire l’intercession – de Marie le pousse à commencer son ministère et à manifester sa gloire. La question “Qu’y a-t-il entre toi et moi ?” trouve sa réponse dans l’action de Jésus :

Même si la réponse de Jésus à sa Mère paraît s’entendre comme un refus […] Marie ne s’en adresse pas moins aux servants […] et l’eau devient du vin meilleur que celui qui avait été d’abord servi aux hôtes du banquet nuptial.

Quelle entente profonde entre Jésus et sa mère ! Comment pénétrer le mystère de leur union spirituelle intime ? […] Par la description de l’événement de Cana, se dessine ce qui se manifeste concrètement comme la maternité nouvelle selon l’esprit et non selon la chair, c’est-à-dire la sollicitude de Marie pour les hommes. ( Jean Paul II, Redemptoris Mater, 21)

Quel bel exemple de l’interaction entre l’Homme par excellence et la Femme. De rapports de force, aucun. Une collaboration parfaite, un double déploiement de l’autorité, une soumission mutuelle. Nous voilà bien loin du Jésus condescendant décrit plus haut. Et bien loin également de l’image de la femme effacée (belle, blonde et soumise…) que l’article semble proposer comme idéal féminin. Oui nous sommes amenés à nous effacer en mettant l’autre en premier – que nous soyons homme ou femme. Et oui, nous sommes appelés à faire preuve de courage et de ne pas fuir nos responsabilités, et à être debout et solides et à résister fermement à tout ce qui est en deçà de l’idéal chrétien. Mais dire d’un homme pauvre en caractère ou en courage qu’il est féminisé (comme le fait l’article) c’est précisément souscrire à une perception de la féminité qui fait outrage à la femme, à la foi chrétienne, et à la réalité.

J’aimerais bien, moi, être debout autant que Marie lorsqu’elle dit “oui”, être aussi courageuse qu’une femme qui accouche, être héroïque comme une mère qui élève seule ses enfants.

Oui nous avons à nous tenir debout, nous les chrétiens, et particulièrement nous les hommes. Et peut-être même avons nous une autorité particulière à exercer, en tant qu’hommes, tout comme les femmes ont une autorité particulière, et ces deux autorités sont non pas antagonistes mais complémentaires. Mais l’autorité n’est pas domination ni mise sous tutelle de l’autre ; elle est en premier lieu un service. Jésus, le Fils de Dieu, s’est fait homme. Un homme debout, droit, qui n’hésite pas à se mette à genou devant ses disciples et laver leurs pieds.

Jésus pleura.

Ça ne le rend pas moins viril, au contraire, c’est un homme, un vrai, qui a le courage de ses émotions. Un homme entier. J’ai compris la masculinité en voyant mon père ne pas avoir peur de pleurer. Et mes parents m’ont toujours appris qu’un homme véritable respecte les femmes. A cette aune l’article ressemble plus aux éructations d’un adolescent pré-pubère qui cherche désespérément à paraître adulte, mais qui n’a pas compris que ce ne sont ni les grognements sourds ni la masse musculaire qui font l’homme.  Quelle tristesse de définir la relation entre l’homme et la femme comme une lutte de pouvoir. Et quel dommage d’être passé totalement à côté de la beauté du plan de Dieu pour l’être humain, cette joie de la collaboration réciproque et de la découverte du mystère de l’autre. Mais courage, ça viendra : un jour, tu seras un homme mon fils.

DH

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